Tuesday, February 05, 2008

Voilà le début de mon roman Emile Delcroix et l'ombre sur Paris, que je poste sur ce blog ainsi que sur mon myspace... Je me résous pas vraiment à me défaire de ce blogspot, en me disant qu'il y a peut-être là au bout du réseau, devant un écran, quelqu'un qui lit ce blog, même s'il ne laisse pas de message... :)) Ci-dessous donc, le prologue et le premier chapitre du roman. Tout commentaire sera le bienvenu...



EMILE DELCROIX ET L’OMBRE SUR PARIS

Jacques FUENTEALBA

Prologue

Mai 1862.

Une vie bouillonnante de jeunesse, trépidante, faite d’aventures et de Chefs d’œuvre, une vie qui ne demandait qu’à s’épanouir, qu’à se réaliser… Une vie qui s’écoulait dans le caniveau.

Roland Delcroix plaqua sa main droite contre la plaie. Geste futile, le sang continuait de s’en échapper avec le même flot rapide, effrayant. Il allait mourir, quoi qu’il entreprenne. Mourir comme sa Muse, qui avait fini broyée dans le poing de la monstrueuse créature.

Qu’était cette chose qui l’avait attaquée en pleine nuit, au cœur de Paris déserté ? L’obscurité presque complète de la sinistre ruelle l’empêchait de distinguer mieux son agresseur. Une forme humanoïde gigantesque aux étranges reflets, un golem peut-être.

Il revenait d’une retenue que lui avait imposée son professeur M. Goya Santángel. Cette chose lui était tombée dessus sans crier gare. D’un simple coup de griffes, elle l’avait éventré.

Puis elle avait saisi sa Muse à pleines mains et l’avait écrasée. Sa Muse !

C’était impossible, personne ne pouvait toucher la Muse d’un Artiste sans son autorisation expresse. Elle était immatérielle pour tout le monde, sauf lui. C’était bien ce qu’il avait appris en cours ? Mais il existait tellement de choses inconnues sous le ciel…

Une ombre, une grande ombre allait recouvrir Paris, se mit-il à délirer, à l’agonie.

Dans sa main gauche la présence de sa plume sembla se rappeler à lui. Une belle plume de phénix d’Equateur. L’ironie lui fit grimacer un sourire.

La chose monstrueuse s’était figée, aussi immobile que les murs froids et silencieux autour. Ses yeux luisants de pierre se contentaient de contempler sa mort lente, inéluctable.

La vue de Roland Delcroix se troubla, ses pensées se dispersèrent. Puis l’espoir, la survie revinrent s’accrocher à sa chair moribonde, lui insufflèrent une dernière réflexion.

La plume… Elle était encore là, dans sa main.

Il devait essayer, même si tous disaient que c’était voué à l’échec.

Sans Muse, pas d’Inspiration, et sans Inspiration, pas d’Arsestrange possible.

Il approcha la plume tremblante de sa plaie. En temps normal, même en la trempant avec son propre sang, il aurait pu refermer sans problème la blessure…

Il ne devait pas y réfléchir. Simplement agir. Il n’y voyait plus clair maintenant, mais même à l’aveuglette, il parvint à poser la pointe sur les bords de sa chair déchirée et les lui fit parcourir.

Il sentit un léger frémissement, rien de plus. Un léger, désespérant frémissement.

L’Inspiration s’était enfuie, le laissant seul face au monstre, avec sa vie, son sang, ses pensées s’écoulant dans le caniveau.

« A l’aide » croassa-t-il, alors qu’il voulait hurler.

L’image de Luzarch, son premier professeur en Arsestranges tournoya dans sa tête. Il aurait voulu se réconcilier avec lui avant de mourir. Puis il revit une dernière fois ses parents, son cousin, ses amis de province et de l’Académie. Ils le regardaient tous, muets, comme s’ils attendaient quelque chose de lui.

Le froid s’empara de son être, une vague de blancheur cristalline l’emporta.


Chapitre Un : La Première à l’Odéon

Le Tout Paris était réuni sous le dôme rutilant de l’Odéon. Les nombreuses classes de la capitale se côtoyaient ou s’évitaient. Titis, gavroches, cosettes et grisettes, vendeurs de journaux éreintés, soldats à la solde maigre comme une peau de chagrin emplissaient la fosse. On trouvait là aussi des étudiants bravaches et surexcités ainsi que des cheminots couverts de suie. Mille activités occupaient ce groupe hétéroclite et bruyant, ils fumaient, bavassaient, buvaient, se chamaillaient ou jouaient aux cartes ou aux dés. Grelot, le vieux borgne à l’œil mauvais qui vous clouait sur place, passait dans ces rangs indisciplinés pour haranguer les uns et les autres dans un sabir incompréhensible. Mais on le connaissait bien et on le laissait tranquille, ce pauvre hère à moitié fou qui avait élu domicile sous un porche de la place Saint-André-des-Arsestranges. Il suffisait d’un geste rapide de la main, d’un « Hola ! » crié un peu plus fort que de coutume et il s’éloignait, effarouché, en quête d’un autre auditeur.

Ensuite venaient les gens du monde, qui ne frayaient pas avec la plèbe, mais attendaient patiemment que la représentation commence. Bien mis et polis, venus en famille, drapés dans une même dignité et par un même tailleur, riches paysans des campagnes ou bourgeois de petites villes de province, montés à Paris pour voir la Capitale. Tous avaient en horreur le chaos et le tumulte du peuple qui s’agitait devant eux.

Les convenances les vissaient à leur fauteuil, et souvent un garçonnet ou sa petite sœur se faisait réprimander dès lors que l’un ou l’autre remuait trop. Il ne fallait pas qu’on les assimile à ces gens-là.

Enfin, derrière et dans l’ombre, comme des prédateurs de l’assistance qui emplissait la fosse et les fauteuils, se tenaient perchés dans leur loge les grands seigneurs et les puissants bourgeois qui faisaient la vie de Paris et défaisaient celle des hommes.

Emile, jeune pratiquant des Arsestranges de tout juste dix-sept ans, fraîchement monté de sa province depuis le début de son année scolaire, n’était pas à l’aise parmi ces oiseaux de proie. Sa place — il le savait bien — était au milieu des étudiants qui chahutaient et jouaient au jeu de paume avec le béret d’un de leurs malheureux camarades. Comme souvent lorsqu’il sentait la nervosité le gagner, Emile se mit à jouer avec une craie qu’il sortit d’une poche intérieure de sa blouse.

Un de ces rapaces en particulier lui faisait littéralement froid dans le dos. Il se tenait debout contre le balcon de sa loge, à quelques mètres à peine de celle qu’occupait Emile. Un homme grand et sec dont la peau blanche semblait fine comme du papier bible, nippé d’une informe tenue grise. Ses cheveux blancs tombaient, raides et disciplinés, de chaque côté son visage. Quelque chose en lui dégageait un mystère trouble, doublé d’une mélancolie poignante. Il semblait trop statique, trop figé, évoquant irrésistiblement à Emile la figure infernale du Commandeur. Un frisson glacial descendit lentement son échine, le laissant tétanisé.

Le jeune homme secoua sa tête aux boucles châtain et tacha de ne plus faire cas de cet étrange bonhomme... En vain, cette impression de froid grelottant continua à l’habiter pendant plusieurs minutes.

Sa chère Floriane lui avait trouvé une place de choix en lui assurant que le Sieur Antoine de Montaillère n’allait pas occuper sa loge ce soir-là. Elle était allée jusqu’à le conduire à sa place pour s’assurer qu’il serait vraiment bien installé.

La scène était pudiquement cachée par un rideau de velours bordeaux, aussi reporta-t-il son attention sur l’assemblée hétéroclite.

Il se lassa bientôt de la bruyante activité de la fosse et de l’immobilité des occupants des fauteuils. Les loges étaient plus intéressantes à observer et son œil aigu de Peintre aimait à s’attarder sur ces petits espaces privatifs emplis de la personnalité de leurs propriétaires. Il pensait pouvoir y trouver là un peu d’inspiration pour son Art, qui sait.

La loge qu’il occupait n’offrait pas grand-chose d’intérêt au regard, Monsieur de Montaillère ne devait pas la fréquenter souvent, car la décoration restait très sobre. Juste une petite toile plaisante représentant une scène champêtre accrochée à l’un des murs, une canne et un chapeau qu’il devait avoir oubliés là.

En face par contre, il ne pouvait que remarquer le balcon richement orné du Duc de Fer, tout en sculptures dorées et moulures en bronze, aux tentures délicates venues d’Orient, débauches d’ocres et de turquoises profonds. Et le duc lui-même, pièce maîtresse de ce tableau, qui ne quittait jamais en public son armure étincelante de mille feux.

Et la loge de l’Ambassadeur d’Angleterre, Lord Redcairn, présentant d’infinies variations sur le thème du rouge. Fauteuils écarlates, voilures et rideaux carmin, murs vermeils.

Les armoiries de la famille Redcairn — dragon enserrant un cœur dans sa griffe — pendaient avec ostentation depuis le balcon, tel un inquiétant étendard guerrier. Le tissu était agité de tremblements légers mais constants, qui animaient le monstre belliqueux.

L’ambassadeur en personne était là, ainsi que son fils, Byron Fierce Redcairn, tous deux visibles de très loin avec leurs cheveux d’un roux flamboyant.

Le cœur d’Emile manqua un ou deux battements, assailli par des sentiments mêlés.

La colère et une forme de jalousie pernicieuse, qui ne disait pas son nom, mettaient sa poitrine en feu. La violence de sa réaction l’étonna presque.

Son rival ne se privait pas de lui faire sentir sa propre animosité, à la moindre occasion.

Leurs regards se croisèrent et Emile reçut de plein fouet la morgue méprisante qu’il dégageait, aura de malveillance presque palpable.

Dès le premier jour de cette rentrée à l’Académie des Beaux-Arsestranges, lorsque leurs regards s’étaient accrochés, il avait senti tout ce qui les séparait de façon irrémédiable et tout ce qui pouvait leur être commun et les amèneraient fatalement à s’opposer l’un l’autre.

Emile se savait doué, c’était d’ailleurs pour cela qu’il avait des années d’avance et que le ministère des Arsestranges lui avait accordé une bourse exceptionnelle, mais Byron laissait s’exprimer en cours un talent qui confinait au génie.

Et lorsque, dans cet amphithéâtre de la Sorbonne, leurs yeux tombèrent, au même moment sur l’angélique visage de Floriane, il sut qu’il avait scellé avec Byron sans un mot un pacte d’agression.

Le jeune noble anglais finit de le fixer et se pencha vers son père pour lui glisser quelques mots.

Ils partirent tous deux d’un rire discret et guindé. Emile était sûr que son rival plaisantait à ses dépens.

Il serra son poing et la craie qu’il faisait jusque là tourner entre ses doigts se cassa en deux.

Le sourire de Byron s’élargit, comme en réponse à la colère du roturier.

Trois coups rapides retentirent, suivis de trois coups plus lents. Le rideau se levait, la pièce commençait.

Dès lors, le regard d’Emile fut absorbé par la scène, par la magie qui se dégageait des planches, qui se répandait sur le parterre et venait éclabousser les balcons des loges.

La réalité prenait des couleurs inédites, chatoyantes et brillantes au fur et à mesure que les acteurs peignaient une autre ville, une autre époque.

Florence au temps de Charles-Quint, riche et décadente.

Sa douce amie, Floriane, brûlait les planches par sa présence. Le premier rôle lui allait à merveille. Splendide dans ce rôle de jeune homme torturé et veule, elle tenait l’auditoire dans le creux de sa main.

Chacun ressentait les sentiments qu’elle jouait, tous voyaient clairement le décor qu’elle faisait revivre en parlant avec la voix des morts. Auteur d’un temps qui voulait partager sa vision, anciens habitants de la cité italienne, réels ou idéalisés…

Tant de passions, de colère et de doute, de vibrantes émotions passaient dans ses yeux, dans l’intonation de ses mots, phrases qui s’arrêtaient à la recherche de son public, en quête d’un sens à donner à l’absurde, et qui repartaient de plus belle, chargées d’une nouvelle conviction.

L’assistance en son entier éprouvait au plus profond de son cœur les atermoiements du jeune Lorenzaccio, aux prises avec lui-même.

Tuer pour retrouver sa pureté ?

Trahir pour servir sa patrie ?

Seuls les plus endurcis parvinrent à retenir leurs larmes quand la fin, tragique, mena le prince au tombeau.

C’est les yeux baignés de pleurs qu’Emile se leva pour applaudir à tout rompre, avec le reste de l’assistance. Chaque rappel diffusait dans l’air des vestiges de ces formidables heures qui semblaient n’avoir duré que le temps d’un soupir. Du plus jeune ruffian jusqu’aux grands ministres de Napoléon III, ils garderaient tous en mémoire le souvenir de cette ville renée sous leurs yeux, grâce à l’Art du Théâtre. Pendant des jours encore, ils parcourraient et les rues de Paris et les calli de Florence, pourraient converser avec les Italiens d’alors, leur acheter même des objets de cette époque, jusqu’à ce qu’ils deviennent flous et s’estompent, ainsi que cette mémoire qui n’était pas la leur.

Le Censeur de l’Empereur avait observé toute la pièce dans une complète immobilité.

Impossible de savoir ce qu’il pouvait penser, le visage dissimulé derrière un masque bleu de cobalt frappé d’abeilles d’or.

Emile s’assura que les Acteurs avaient bien fait leur dernier rappel et, dévalant les marches quatre à quatre, se précipita vers la loge de l’élue de son cœur. Il connaissait le chemin sans peine, mais même sans cela, il aurait été difficile de ne pas la trouver. Une foule d’admirateurs l’avait précédé et se pressait à la porte. Ils s’extasiaient, dans leur enthousiasme, en toscan du 16ème siècle.

A quelques pas, à l’écart de cette foule se campait l’ambassadeur britannique, le monocle brillant et le sourcil arqué. Ses traits aigus, ses yeux miel et or affichaient un air plus hautain et méprisant que jamais.

Le temps d’une seconde, il darda sur le jeune Artiste son regard et le détourna aussitôt, comme s’il l’avait jugé indigne de son attention.

Emile eut un mauvais pressentiment. Il se demanda où pouvait être l’héritier Redcairn et se força un passage à l’intérieur de la loge pour en avoir le cœur net.

Il aperçut Byron par-dessus deux épaules d’admirateurs. Son rival faisait un baisemain à l’Actrice, après lui avoir remis un énorme bouquet de roses rouge sang.

Il lui sembla que Floriane mettait mille ans à reprendre sa main. Mille ans pendant lesquels il rongea son frein en silence, le cœur menaçant d’éclater dans la poitrine.

L’Anglais tourna nonchalamment les talons, non sans adresser au passage un sourire triomphal à Emile avant de quitter la pièce.

Les badauds s’écartèrent du chemin du jeune homme aux cheveux de feu.

Sentaient-ils, comme Emile, l’aura malveillante qu’il dégageait ?

Du moins, le jeune homme sentait combien leur enthousiasme avait été entamé. La jeune Actrice, resplendissante, qu’ils étaient venus visiter ne semblait pas leur prêter attention. D’un air indolent, elle lissait ses cheveux émeraude qu’elle avait gardés tout le spectacle durant attachés pour lui donner un air de garçon. Le maquillage encore plaqué sur son visage, qui masculinisait son expression, ne parvenait pas à l’enlaidir. Mais elle était distante, si lointaine…

Détachée, sa chevelure formait une cascade d’un vert éblouissant où venait se noyer tous les espoirs, soupirs et débris de cœur de l’assistance. Et elle restait insensible, ses yeux d’un même éclat émeraude perdus dans un ailleurs inaccessible. Mille morts, deux époques qui se confondaient sous un même crâne. Tout cela pour une seule âme.

Emile essayait de concevoir cela. Son propre Art ne s’exprimait pas de cette façon. C’était cette différence qui, chez Floriane, fascinait tant le jeune homme. Ça et tant d’autres choses. A son contact, il éprouvait des sensations tellement inédites… tellement troublantes, à la fois exquises et effrayantes. A son contact… Il n’était plus lui-même… Ou peut-être au contraire était-il vraiment lui-même. Instants privilégiés où il entrevoyait un but, une finalité pour chaque autre moment de son existence.

Floriane prit un petit mouchoir en soie jusque là caché dans son giron et s’apprêta à retirer son fard blanc cerné de noir aux yeux. Elle allait quitter la Peau du personnage, se déprendre de cette personnalité imaginaire et pourtant si réelle, si ancrée dans l’Acteur qui apprenait son texte et s’imprégnait de l’Art jusque dans son sommeil profond. Elle allait renvoyer à des limbes temporaires cet autre qui était elle-même… jusqu’à quel point ?

Amour et mort, toujours. Emile pensa une seconde, juste une seconde, à la Voix de la Sorbonne. Puis il chassa cette image funeste de son esprit.

Il se retrouva nu soudain devant celle qu’il aimait plus que tout au monde, tout souvenir envolé, tout mot enfui de sa bouche desséchée.

L’instant, juste l’instant présent, marqué par son cœur qui assénait de rapides secondes retentissantes à tout son corps.

Floriane commençait à revenir de ses rêves lointains ou de sa petite Mort, ce laps de temps terrible où le personnage s’effaçait et la véritable personnalité n’avait pas encore tout à fait repris sa place. Un phénomène aussi long et périlleux que le retour d’Orphée depuis les Enfers. Floriane le voyait-elle enfin ? Ses sourcils s’arquaient, peut-être signe d’étonnement, peut-être un agacement…

Le jeune Peintre bafouilla un bonsoir qui s’éteignit, absorbé par le silence soudain qui s’était engouffré dans la pièce.

L’homme effrayant à la peau blanchâtre aperçu plus tôt dans la soirée venait d’entrer dans la loge et était passé devant lui avec la discrétion d’un courant d’air.

La foule pressée devant la porte avait battu retraite, comme échaudée par la présence de cet individu dégingandé.

Le nouveau venu semblait ne pas avoir son pareil pour créer le vide autour de lui. Il s’était placé de telle façon que la jeune Actrice ne pouvait plus voir que sa grande masse informe.

« Drussel ! entendit dire Emile. Vous avez pu venir ? »

Sa douce amie s’exprimait avec encore une légère intonation chantante, propre à l’italien.

Le grand escogriffe répondit d’une voix traînante et basse, à l’accent slave ou germanique marquée :

« Je n’aurais pour rien au monde raté pareil spectacle, ma chère enfant.

— J’espère que cela vous a plu… »

Il y avait maintenant dans la voix de la jeune fille comme une note d’appréhension. Peut-être une volonté de ne pas décevoir.

« Sois-en assurée », répliqua-t-il sur le même ton monocorde.

Emile ne voulait pas se démonter. Pas alors qu’il était sur le point de parler à Floriane, de l’inviter, avec ses maigres économies, à aller manger… Quelque part…

Sa sensibilité exacerbée d’Artiste lui faisait éprouver l’énergie ou plutôt l’absence d’énergie que dégageait par vagues glacées le Drussel en question. Le simple fait de se tenir à quelques pas de lui déclenchait chez Emile une sorte de nausée fiévreuse, chargée d’images funèbres et mélancoliques. Le noir mordoré de fleurs fanées, le vert sombre d’étangs stagnants, la nuit insondable et la blancheur sale et crue d’une lune blafarde explosèrent avec lenteur sous son crâne.

Il lui fallait contourner cet obstacle monolithique, désespérant. Maintenant.

Mais il se retrouvait englué dans cette langueur nostalgique.

Comme dans un rêve, il entendit la voix de Drussel laisser tomber des mots en l’air avec la lourdeur de coups de masse frappés sur une enclume. Des mots qu’Emile voulait prononcer, des mots qui trahissaient le jeune homme, car ils ne lui appartenaient plus.

« La reine de la soirée me fera-t-elle l’honneur de m’accompagner dîner à une bonne table parisienne ? »

Le rire cristallin de l’Actrice retentit, mais Emile ne parvenait toujours pas à l’apercevoir, cachée qu’elle était par la masse de Drussel.

« Je me vois malheureusement contrainte de décliner l’invitation, finit-elle par dire, sans donner plus d’explication.

— Bien. Je comprends. »

Un soupir si ténu qu’il en devenait presque inaudible s’échappa de la bouche de l’importun. Emile frissonna malgré lui, comme enveloppé quelques instants dans un mauvais courant d’air. Puis la sensation se dissipa et il nourrit l’espoir insensé que, si Floriane avait décliné l’invitation de Drussel c’était pour répondre présente à la sienne.

Avec la même discrétion, le triste sire se retira.

Enfin, le jeune Artiste se retrouvait en tête-à-tête avec son amie.

« Flori… » commença-t-il avant de s’arrêter net.

Il n’était pas sûr que la personne qui se tenait devant lui était bien celle à laquelle qu’il pensait.

Tout son maquillage n’était pas encore parti, ce noir sous ses yeux.

Le Lorenzaccio qui la hantait palpitait encore quelque part derrière les fenêtres de son âme.

Emile essaya de savoir, immobile, à qui il avait affaire.

La petite Mort... Mais elle revenait peu à peu à elle-même.

Pour la centième fois, il s’étonnait de ce phénomène Artistique extraordinaire, qu’il avait étudié en long et en large en cours de Mort à la Sorbonne. Il considérait les Arsestranges pour lesquels il n’avait aucun Talent, tout bonnement fascinant, qu’il s’agisse de la Musique, de l’Opéra, de la Poésie ou du Théâtre. Comme beaucoup d’étudiants des Beaux-Arsestranges, il avait une idée pour le moins nébuleuse des applications exactes de la Peinture, de la Sculpture, de la Pictomancie, de l’Archigéomancie et des autres Arts plastiques qu’ils apprenaient. Ils pouvaient défier les lois de l’espace et du temps, pour peu qu’ils puisent en profondeur dans leur Talent… Encore fallait-il apprendre toutes les techniques nécessaires à l’épanouissement de ce Talent. Pour les autres Arsestranges, les connaissances réelles d’Emile restaient très réduites. Ça se limitait souvent à de simples suppositions…

Les Acteurs parvenaient à extraire de l’au-delà des personnages historiques, légendaires ou fictifs, sans le plus souvent de distinction possible. Fantôme, fantasme ? La démarcation était trouble.

Le Richard III de Shakespeare était-il celui de l’Histoire ? En existait-il alors plusieurs dans cet ailleurs ?

Création, illusion, réalité…

Floriane finit de se démaquiller avec des gestes précis, concentrée devant le grand miroir de sa loge. Elle prenait bien soin de ne laisser aucune écaille de personnalité troubler son teint naturel. Sa douce carnation rosée reprit possession de ses joues.

Si elle laissait à la Béhue le soin de la grimer, elle mettait un point d’honneur à toujours se défaire elle-même de la Peau de son personnage.

« Floriane. »

Allait-elle faire attention à lui, finalement ? Vraiment ?

« Oui. »

Elle posa sur lui deux émeraudes plus denses que le cœur d’une forêt vierge. Les yeux gris vert d’Emile ne parvinrent pas à soutenir ce mystérieux regard possédé.

Puis, peu à peu, leur éclat quitta les ténèbres pour retrouver la brillance caractéristique de son regard, ce vert très pâle, liquide et presque phosphorescent. La marque inimitable, avec ses cheveux, des Enfants de la Fée Verte.

Il sut alors qu’elle était à nouveau tout à fait elle-même.

« Oui, répéta-t-elle, mais non. Je sais ce que tu comptes me demander.

— Mais, commença Emile, le cœur battant la chamade.

— Je dois fêter la première avec la troupe, le coupa-t-elle. Je suis sûre que tu comprendras, Emile. »

Le ton sonnait sévère à l’oreille du jeune homme, mais il lui sembla que la façon dont elle enveloppait son prénom avec son souffle, avant de le poser doucement à la fin de sa phrase était tout bonnement délicieuse. Il pouvait bien lui pardonner tous les refus.

« Est-ce que… » osa-t-il d’une voix timide, la respiration coupée.

Elle posa un doigt sur ses lèvres pour lui épargner la peine de finir sa phrase et l’embrassa sur la joue.

« Demain non plus, ça ne sera pas possible. Je suis vraiment débordée. »

Elle lui avait adressé ces quelques mots avant de quitter la pièce et Emile resta de longues minutes à se demander comment elle avait franchi l’espace la séparant de la porte sans qu’il s’en aperçoive. Il était assurément sous son charme, piégé dans la toile d’une douce rêverie amoureuse.

Soudain, il réalisa qu’il était tout seul et se résolut à quitter lui aussi la loge de l’Actrice. Les roses rouge sang qui trônaient sur la table à côté de lui semblaient le narguer. Il s’apprêtait à se lever quand il entendit des éclats de voix résonner dans le couloir. Il lui semblait reconnaître la voix de celui qui criait.

Poussé par la curiosité, il s’approcha de la porte et coula un œil en direction de l’altercation.

Oui, c’était bien lui. Son professeur de pictomancie M. Kwan Liu Olafsson et son accent reconnaissable entre tous.

Le métis sino-scandinave agitait son doigt sous le nez de Drussel, la présence inquiétante qui venait de rendre visite à Floriane. Ses cheveux d’un blond platine s’agitaient en cadence autour de son visage aux traits asiatiques.

« Hors de question, Drussel, que je travaille à nouveau avec toi. Tu n’obtiendras rien de moi. »

L’expression mélancolique de l’homme blafard était plus prononcée que jamais. Il lâcha un faible « Kwan Liu » dans un murmure presque inaudible, mais l’intéressé s’éloignait déjà à grands pas.

Il resta là, interdit quelques instants dans le couloir, puis se retourna comme s’il avait senti la présence du jeune Peintre.

Il le fixa avec intensité, toute émotion ayant déserté son visage, avant de lui adresser la parole :

« Vous êtes Emile, n’est-ce pas ? »

Le jeune homme resta en attente, ne sachant trop que répondre. Maintenant qu’ils se tenaient face à face, à quelques pas, il discernait le réseau de veinules bleutées qui parcouraient son visage crayeux.

« Emile Delcroix ? insista l’étrange personnage. Mademoiselle Rochebourg m’a beaucoup parlé de vous. »

L’intéressé tiqua. Il ne savait pas s’il devait se sentir flatté ou non de cela. Ce… Cette personne ne lui inspirait rien qui vaille. En général, il se fiait à ses intuitions, qui tombaient plutôt justes. Une atmosphère mélancolique et funeste imprégnait toujours l’abord immédiat de son interlocuteur.

« C’est bien moi, Monsieur, finit par répondre l’étudiant des Beaux-Arsestranges.

— Enchanté. »

Une main fine et pâle se détacha de la masse grise que formaient ses vêtements. Un frisson parcourut Emile au léger contact de ces doigts glacés dans sa propre main. Jamais il n’avait éprouvé une sensation tactile aussi désagréable. Telle une anguille, la main de Drussel se faufila et disparut dans sa veste informe.

« De même.

— Eh bien, fit Drussel après un silence de quelques secondes, il semblerait que nous nous retrouvions tous deux… « le bec dans l’eau ? » Est-ce comme cela qu’on dit en français ? »

Emile acquiesça, sans plus de gaieté de cœur. Il n’appréciait pas vraiment la comparaison. Il pensait ne rien avoir en commun avec Drussel. Ni avec un quelconque prétendant supposé de Floriane. Il les surclassait tous.

« Je vous propose que nous dînions ensemble. Nous ferions ainsi mieux connaissance. Je suis très intéressé par l’Art en général et la Peinture en particulier… Curieux également de voir votre travail.

— C’est que… »

Emile réfléchit rapidement aux excuses qu’il pouvait avancer sans froisser sa nouvelle connaissance. Il se rappela que rien ne l’attendait chez lui, dans sa petite mansarde sous les toits, pas le moindre morceau de viande, fruit ou brouet, que son camarade de cours, Eustache, n’avait pas reparu depuis plusieurs jours et qu’il finirait sûrement la soirée à se désoler sur son occasion manquée…

« N’hésitez plus, trancha Drussel, je vous invite. Ne vous tracassez pas pour cela. »

Le jeune homme s’apprêta à répondre, mais son estomac fut plus rapide, qui émit un gémissement pathétique.

Pour le meilleur ou pour le pire, il allait en tout cas manger à sa faim ce soir… En étrange compagnie.


1 comment:

Mel said...

t tres doueee!! bonne continuation a toi...kisss...